Le Signe et l’Homme ou les métamorphoses de Li Wen Ts’ien

Par Philippe Brunet (helléniste et metteur en scène, fondateur de la compagnie théâtrale Démodocos)

Lorsque j’ai fait la connaissance de Li Wen Ts’ien, il prenait une photo d’Eric Pide et moi devant la Sorbonne. Nous posions en Platon et Aristote sur la fresque de Raphaël. Les photos étaient belles. Un léger flou nous faisait reculer dans le temps. Un jour, j’ai compris que ce flou était la rançon d’autre chose : le photographe chinois avait fait le point sur l’exact reflet des nuages…

Depuis 13 ans que je connais la peinture de Li Wen T’sien, je ne me suis pas lassé de découvrir de toile en toile les rochers dont il avait fait son chemin de peintre. Murs, falaises, récifs, crètes, rocs fissurés d’ombre, laissant paraître la vie par quelque végétation ou la rencontre de l’eau. Dans un jeu toujours renouvelé des formes et des couleurs, l’âpreté, la douceur alternaient. La toile était pleine, la roche était dure. Parfois la difficulté décourageait. J’aimais aussi ce moment de rigueur, ce parcours mouvant et variant dans l’exposition de la rigidité. Et le triomphe de l’artiste jouant avec la lumière et les couleurs. Rien à voir avec le flou. Avec le vide, avec les béances du minimalisme, avec les nouveaux japonismes de certaines pratiques contemporaines que je trouvais toujours ridicules. Le peintre chinois allait avec constance à sa matière, accrochait ses rochers dans la verticalité.

Quelle n’a pas été ma surprise, l’an dernier, lorsque j’ai vu les fissures, les interstices, les croisements, les lignes de rencontre et de rupture se révéler, devenir l’essentiel, comme si la matière, la couleur avaient disparu, comme si les rochers n’avaient été que le prétexte, en négatif, d’un jeu de lignes, un égarement pour le dessin, un art du trait enfin révélé pour lui-même ? Autre surprise : les éléments ont commencé à se fragmenter, à partir dans l’espace, à devenir un alphabet de formes, lettres cunéiformes, glyphes et hiéroglyphes, signes. Mieux, ces signes sont devenus des lettres dans le cosmos, des signes dans l’univers. Dernier témoignage de la main de l’homme revenu aux premiers balbutiements de son chant cosmogonique.

Reste le trait. Et ce trait, la main du peintre-écrivain, dans un art du graphein comme disaient les Grecs, qui ne séparaient pas dans leur langue le fait d’écrire et de peindre, comme les chinois, peut-être, en tout cas comme Li Wen Ts’ien. Dans ces nouveaux dessins, collages, pliages, découpages, la sagesse du peintre retrouve l’enfance, l’Asie venue en Europe retrouve les couleurs et les totems de l’Afrique. Le Signe est devenu l’Homme. On ne s’étonnera donc pas d’assister à la dernière métamorphose. Le trait devient portrait. Le visage du frère chinois porte en lui le trait où Li Wen Ts’ien vient faire aboutir le contour du roc, la traversée, le chemin, la griffe et le souci, la patience d’une vie et l’amitié.